Maintien et conservation de l'avifaune en Hesbaye
Laurent Gée
LRBPO-HesbayeDe toutes les régions de Wallonie, la Hesbaye apparaît comme celle ayant subi le plus important bouleversement biologique de ces cinquante dernières années. Ses plaines cultivées hébergent cependant encore localement une avifaune résiduelle dont le maintien semble de plus en plus précaire.
Le simple terme de Hesbaye suffit à lui seul pour exprimer, dans l'esprit des naturalistes, l'image d'une région désolée, théâtre d'une importante révolution biologique et où il paraît vain d'espérer le maintien de populations animales particulières. Cette région a, en effet, plus que toute autre, été sacrifiée aux intérêts de l'économie et de la rentabilité agricoles. Ce phénomène d'altération de l'environnement, entamé au cours des années 1960-1970, se poursuit actuellement, mais à un rythme moins accéléré. Les années 1950-1960 furent celles de l'expérimentation de l'agriculture chimique, avec les effets désastreux que l'on connaît (notamment insecticides). Les années '70 représentent celles de la mise en place de la politique du remembrement des terres cultivées et de la perte de centaines de kilomètres de chemins de terre herbeux, tout simplement engloutis ou remplacés par les rubans de béton blanc bien connus. Ces années sont aussi celles des primes à l'abattage des vieux arbres fruitiers haute-tige, remplacés par les vergers industriels basse-tige. Enfin, les années 1980-1990 furent le théâtre de l'explosion démographique et de la transformation de nombreuses pâtures et terres cultivées en terrains à bâtir, puis en lotissements. Et, toujours en parallèle, cette éradication, chaque hiver plus sévère, de tout ce qui représente un obstacle au rendement agricole à outrance (arbres isolés, haies, chemins creux, fossés,...).
Une avifaune à préserver
Suite à ces évolutions, l'avifaune des campagnes cultivées a été réduite, en espèces comme en effectifs. Elle était pourtant constituée d'espèces liées aux milieux ouverts qui retrouvaient, dans un ensemble de conditions artificiellement reconstituées, un certain "équilibre" nécessaire à leur maintien et, parfois, à leur développement. Les informations que nous avons récoltées dans la littérature, via des anciens carnets de chasse ou sur base de témoignages autorisés, attestent qu'il existait en Hesbaye, notamment au cours de la première moitié de ce siècle, une population aviaire importante et diversifiée. A l'heure actuelle, il est rare de retrouver des campagnes préservées où, malgré l'agriculture moderne, chemins herbeux, bosquets d'arbres, fossés et taillis sont encore présents et peuvent encore jouer leur rôle de catalyseur de l'altération du biotope.
Depuis 1982, nous récoltons des informations sur les peuplements de quelques espèces d'oiseaux inféodées aux milieux ouverts. Certaines de celles-ci sont considérées comme menacées à l'échelle de la Wallonie. Au vu des conclusions que nous en retirons, il est impérieux de maintenir dans leur état actuel certains secteurs cultivés en Hesbaye liégeoise, voire de promouvoir un mode de remembrement moins dévastateur! Cinq espèces ont fait l'objet d'une attention particulière au cours des quinze années de parcours de la Hesbaye liégeoise: la Perdrix grise (Perdix perdix), la Caille des blés (Coturnix coturnix), la Bergeronnette printanière (Motacilla flava), le Bruant proyer (Emberiza calandra) et l'Alouette des champs (Alauda arvensis). Pour chacune d'entre elles, des calculs de densités ont été réalisés sur sept années consécutives (de 1986 à 1992), moins régulièrement par après. Ces travaux ont été menés sur les communes (entités) de Faimes, Verlaine et Braives. Notre souhait n'est pas de présenter ici l'éventail précis de tous les résultats obtenus, mais bien d'évaluer le statut actuel de ces oiseaux, en tirant certaines "sonnettes d'alarme" à l'heure où l'altération du milieu hesbignon est loin de s'interrompre et où, notamment, de nouveaux projets de remembrement de terres cultivées sont en cours d'approbation.
La Bergeronnette printanière Initialement inféodée aux prairies et zones humides herbeuses, la Bergeronnette printanière (Motacilla flava), considérée comme menacée de raréfaction en Wallonie, maintient dans les terres cultivées de Hesbaye des effectifs qui peuvent apparaître élevés et concentrés. Elle semble tout particulièrement liée aux céréales et notamment à l'escourgeon (orge d'hiver). La recherche des insectes dont elle se nourrit (diptères, coléoptères, sauterelles, chenilles, larves) l'amène à fréquenter, en mai, juin et juillet, les seules zones des cultures où se développent ses proies, à savoir les chemins herbeux et, notamment, les zones rases à graminées jouxtant les silos et les amoncellements de fumier de ferme. Cette association représente une véritable zone d'alimentation "concentrée" pour les Bergeronnettes printanières qui n'hésitent pas à franchir plus de 500 mètres, survolant d'autres territoires, pour venir se nourrir là. D'autres zones d'alimentation existent (terres hersées, céréales), mais d'avril à juillet, où toutes les terres sont occupées par les cultures, ces réserves de fumier et leurs abords, peuplées d'une part importante des populations d'insectes recherchés, constituent "la" zone de chasse la plus visitée par les oiseaux. Lorsque plusieurs de ces "fumiers" et une série de chemins herbeux se conjuguent dans une plaine cultivée, les effectifs de la Bergeronnette peuvent atteindre des densités élevées (11 couples sur 225 hectares en 1988, 10 sur 118 hectares en 1990). La perte de ces concentrations d'insectes et des différents milieux où ces derniers peuvent vivre est très préjudiciable aux Bergeronnettes. Des échantillons de campagnes cultivées, totalement remembrées et où ne subsistent plus aucune possibilité de pâturage ni aucun chemin herbeux, et où les pratiques agricoles sont différentes (litières bovines non épandues sur les champs, comme en région de Waremme), n'apparaissent que très faiblement occupés par les passereaux.
La Perdrix grise La Perdrix grise (Perdix perdix) est l'exemple typique de l'espèce pour laquelle le maintien de zones à la végétation diversifiée, herbeuse mais aussi ligneuse, est indispensable à la survie des populations. Son maintien répond à plusieurs conditions: son régime alimentaire rythmé en fonction des saisons, sa fragilité aux rigueurs climatiques hivernales et printanières, la nécessité de se protéger contre les prédateurs, son agressivité intraspécifique, autant de facteurs qui obligent l'espèce à rechercher une organisation particulière du couvert végétal d'un endroit. L'alimentation est très importante; le cycle de la reproduction est étalé en fonction de la disponibilité en aliments: les sommités vertes et surtout les semences de plantes sauvages (végétations adventices aux cultures) fournies notamment par les graminées, les renouées, les chénopodes, très présentes dans les champs, et les insectes (coléoptères, orthoptères, chenilles, les fourmis et leurs oeufs, les mollusques), en période d'élevage des jeunes, ne peuvent faire défaut. En complément à cela, la période des moissons fournit un appoint important aux familles en graines de céréales. Un couvert végétal suffisant, constitué de barrières basses, herbeuses et buissonnantes, est nécessaire pour la protection contre les prédateurs et contre les intempéries. Ces barrières, ou massifs, permettent aussi aux populations d'insectes de se maintenir hors des zones où l'utilisation des produits phytopharmaceutiques est intensive. Elles jouent également un rôle important pour la séparation des territoires des couples, visant à atténuer l'agressivité naturelle intraspécifique.
La Perdrix grise est certainement l'espèce pour laquelle le maintien diversifié d'un biotope agricole est primordial. Nos calculs de densités réalisés dans les secteurs décrits précédemment, démontrent qu'il est encore possible de découvrir des peuplements de Perdrix grises assez étoffés (9 à 10 mâles chanteurs sur 130 hectares en 1988, 6 sur 133 hectares en 1991) mais diverses observations étonnantes doivent nuancer ces dénombrements encourageants de mâles chanteurs. En effet, nous savons très peu de choses quant au succès des nidifications, qui paraissent anormalement retardées dans la saison et peu fructueuses sur base des "compagnies" de perdreaux dénombrées en automne. Les nids que nous avons découverts, peut-être faute d'autres possibilités, étaient très exposés aux passages d'engins. Nous avons également la preuve (cadavres) que l'espèce consomme énormément de nourriture infectée par l'agriculture chimique (notamment semences traitées au phosphore et au mercure). Ses capacités de reproduction doivent en être altérées. Dans l'attente d'une analyse précise et locale de l'impact de ces facteurs, il apparaît clair que l'espèce rencontre d'énormes difficultés en Hesbaye et que la poursuite de l'altération du milieu ne peut que renforcer cette situation déjà catastrophique.
La Caille des blés Tout comme la Perdrix, la présence de la Caille des blés (Coturnix coturnix) est tributaire de la disponibilité en ressources alimentaires et en couvert végétal. Celui-ci doit être dense et les champs de céréales apparaissent comme étant un milieu de substitution valable et recherché, d'autant qu'à son retour d'Afrique, la Caille trouve déjà en Hesbaye un stade de croissance suffisant des froments et des orges. Elle n'apparaît pas victime de l'absence d'un couvert végétal buissonnant. Cependant, à l'instar de sa consoeur Perdrix, elle souffre d'un manque de disponibilités alimentaires au sein même des cultures. Elle consomme moins de pousses vertes que la Perdrix et recherche des semences d'adventices de plus petit calibre (mourons, stellaires, coquelicots, renouées, chénopodes). L'agriculture moderne ne lui permet plus de trouver ces graines que dans les zones de contact avec les chemins herbeux, les prairies et les amoncellements de fumier. Elle consomme par contre énormément d'insectes en période de reproduction, qu'elle ne peut également retrouver en suffisance que dans ces lisières de milieux. Le cycle de la nidification (37-40 jours jusqu'à l'envol des jeunes) lui permet normalement de mettre à profit les mois de juin et de juillet pour se reproduire, avant les moissons du mois d'août (présence de l'espèce dans le froment). Les peuplements de Cailles sont sujets à fluctuations (8-9 chanteurs sur 130 hectares en 1988, 7 sur 30 hectares (!) l'année suivante, 5 sur 40 hectares en 1990) et nous savons très peu de choses sur le succès et le déroulement des nidifications en Hesbaye.
Le Bruant proyer Si le Bruant proyer (Emberiza calandra) n'apparaissait pas menacé il y a encore une dizaine d'année, son avenir est actuellement des plus incertains! De façon étonnante, l'espèce tend à abandonner toute une série de régions d'Europe où elle était bien représentée. Ces trois ou quatre dernières années, les Pays-Bas ont fait les frais de cette situation et les effectifs de Bruants y ont été fortement amoindris. Cette même tendance s'observe dans notre pays où plusieurs régions de Moyenne-Belgique (Brabant, Province de Namur) voient disparaître le Proyer (Centrale ornithologique AVES). L'altération des conditions d'habitat ne semble pas être la cause de ce phénomène, dont les premiers effets se sont faits ressentir dans notre zone d'étude depuis 1996. Les auditions de mâles chanteurs, réalisées dans les régions de Seraing-le-Château (Verlaine) et Aineffe (Faimes), ont fait état de la présence d'effectifs fournis auparavant (17 mâles chanteurs sur 280 hectares en 1991, par exemple). Les exigences de l'oiseau apparaissent de prime abord peu nombreuses, mais les derniers événements semblent suggérer que nous les sous-estimions peut-être! Lorsqu'il s'agit de milieux altérés, comme les campagnes cultivées, elles n'en sont pas moins importantes. Le Bruant proyer est avant tout un habitant des milieux ouverts, herbeux, buissonnants mais peu boisés, parfois à proximité de zones humides. La présence d'arbustes est importante pour la localisation et la visualisation des mâles territoriaux chanteurs. Faute d'arbustes, les amoncellements de fumier bovin sont souvent utilisés à cette fin. L'agressivité intraspécifique est également importante chez ce passereau. Son régime alimentaire est principalement végétal (semences, bourgeons, sommités vertes de graminées et dycothilées). C'est un oiseau qui pâture beaucoup dans les zones d'herbes rases. En période d'élevage des jeunes, le régime s'oriente davantage vers les insectes (chenilles, coléoptères, orthoptères, mollusques, vers, etc.). Pour le Proyer aussi, le maintien de zones d'alimentation herbeuses et diversifiées, épargnées par les biocides et parsemées de buissons épars, apparaît primordial.
L'Alouette des champs Figure emblématique des espaces découverts, et notamment des campagnes cultivées, l'Alouette des champs (Alauda arvensis) a fort à faire elle aussi pour maintenir dans les cultures des populations étoffées. En Hesbaye, elle demeure certes le passereau le plus représenté et nos dénombrements de 1987 (16 chanteurs sur 89 hectares) montrent que le nombre de mâles chanteurs peut être élevé. Nous savons par contre peu de choses sur le succès local de la nidification et l'impact sur l'espèce de l'agriculture moderne chimique. Elle affectionne les semences de plantes sauvages (renouées, chénopodes, crucifères, paturins, etc.) et les jeunes poussent de céréales. La saison estivale lui permet de collecter une série d'insectes (hyménoptères, coléoptères, pucerons et leurs larves, mollusques, lombrics, etc.) qu'elle ne trouve plus en suffisance (?) que dans les zones épargnées par les pulvérisations.
Conclusions
Comme nous venons de le voir, l'analyse de la situation des cinq espèces les plus inféodées aux campagnes cultivées fait apparaître, pour chacune d'entre elle, une série de facteurs impératifs (alimentaires, comportementaux) qui ne peuvent être garantis que par le maintien d'une diversité végétale au sein même des terres cultivées. Les chemins de terre herbeux, les petites zones de contact à buissons bas, les arbustes isolés, les abords abandonnés de prairies, les accotements de voiries sont, aujourd'hui, les seuls garants de cette diversité. Ces cinq espèces ont été choisies parce que particulièrement inféodées au milieu agricole depuis toujours et reflets de l'évolution de celui-ci. Leur disparition, déjà constatée dans les secteurs les plus altérés (remembrement à outrance, chasse aux "barrières" du rendement) marque la perte définitive des derniers représentants de l'avifaune des plaines cultivées, déjà bien appauvries en comparaison aux peuplements plus variés en espèces de régions cultivées proches de nos frontières (notamment françaises). Chez nous, trop de dégâts ont déjà été accomplis et il existe de tristes exemples (communes de Waremme, Remicourt, Geer, Fexhe) de cet état de fait. Tous les obstacles au rendement, à l'évolution d'une mécanisation agricole toujours plus surdimensionnée, y ont été éradiqués. Tous les chemins herbeux, tous les fossés, le moindre arbre gênant, ont fait place aux voiries bétonnées des remembrements. Leurs longs rubans de béton s'étendent à présent dans les campagnes, construits sur base de photos aériennes au détriment de l'orientation et de la nature des sols. Les accotements de ces chemins sont régulièrement rabotés par les charrues jusqu'à la limite et la pénétration du public au coeur des campagnes, avec ses nuisances (dépôt d'ordures), est de plus en plus importante. Les administrations communales qui prétendent atténuer les effets du remembrement par la plantation d'arbres haute-tige ne servent en rien les intérêts des espèces animales, qui fuient les zones herbeuses détruites. Il faut saluer ici les initiatives trop rares de certains exploitants agricoles que la désertification des campagnes révolte et qui investissent dans des haies de charmes et d'épineux qu'ils replantent au sein même de leurs terres cultivées (1300 mètres à Aineffe par Patrick Van Oldeneel, par exemple).
Les secteurs qui, à ce jour, ont échappé à ce phénomène doivent à tout prix faire l'objet de mesures alternatives qui visent à préserver les intérêts de ce qui reste de la faune locale. Notre secteur d'étude, certaines plaines cultivées des communes de Verlaine, Faimes et Braives (Tourinne-la-Chaussée), pour ne citer que celles-là, où il est encore loisible, comme nous venons de le voir, de découvrir des peuplements d'espèces animales typiques, doivent être préservées de l'impact nuisible des nouveaux plans de remembrements établis dernièrement par les communes. Nous pensons qu'il faut préférer aux remplacements des chemins herbeux par des routes de béton l'aménagement de voies carrossables non bitumées, mais herbeuses (végétation rase, plus fournies aux abords), avec maintien de zones buissonnantes basses (moins d'un mètre) et arbres isolés. Des voies de passages agricoles, qui se sont modifiées d'elle-mêmes ces dernières années et qui correspondent à présent à ce profil, existent par endroit et sont utilisées par les engins sans aucun problème. Les autorités qui ont l'aménagement du territoire dans leurs attributions doivent réagir avant d'apparaître comme responsables de la désertification totale et définitive des campagnes cultivées, ces dernières représentant une large part du territoire wallon en Moyenne-Belgique!