
Compte-rendu de l'excursion dans l'Ourthe moyenne le 28 juin 1992
Nombre de participants: 8 le matin, auquels se sont ajoutés, à 14h00, une douzaine de personnes de l'association "le Génévrier".
N'ayons pas peur de le dire, ce 28 juin restera certainement une grande date pour toutes les participants à cette escapade au bord de l'Ourthe (qui constituait une "première")! Elle fut en effet largement à la hauteur de nos espérances et dépassa même celles-ci. Gratifiés par un temps radieux, nous avons eu non seulement la chance de rencontrer les espèces escomptées et anoncées (et d'autres parfois imprévues), mais en plus de pouvoir les observer en nombre et de bien les observer! Le nombre d'espèces noté au cours de la journée est par ailleurs assez élevé (22 espèces). Un succès à la fois qualitatif et quantitatif, donc!
Mais commençons par le commencement: l'Ourthe elle-même qui était l'objectif numéro un de l'excursion. À partir du point de rendez-vous à Petit-Han notre caravane rejoint le pont le plus proche enjambant le cours d'eau et situé au lieu dit "Barrière de Petit-Han". L'endroit semble propice du fait de l'existence de bancs de galets exondés, milieu particulièrement recherché par les Gomphus à pinces (Onychogomphus forcipatus).
Quelques minutes plus tard nous apercevons les premiers exemplaires ... à la jumelle depuis le pont. Il est 10h00 du matin. Nous passerons ensuite plus d'une heure et demi au bord de l'eau (ou dans l'eau) à observer, capturer ou photographier les nombreux odonates qui volent en ces lieux. Les Onychogomphus forcipatus sont nombreux: nous estimons la population locale à un peu plus d'une vingtaine de mâles. Ils semblent relativement localisés, évoluant autour d'un banc de galet étendu, situé près de rapides. Remontant sur 600 m vers l'amont, nous n'en appercevrons plus un seul.
Les mâles se posent fréquemment sur les galets au bord de l'eau ou à quelque distance de celle-ci. Ils y passent facilement inaperçus du fait de leur coloration jaune et noire zébrée. Ils sont assez farouches et changent souvent de place à notre approche. De temps en temps, nous observons de brèves poursuites entre mâles puis chacun se pose sur les graviers au soleil. D'autres fois, un mâle s'élance au dessus de l'eau, volant à une hauteur de 20 à 40 cm, traverse la rivière, revient. Ces "patrouilles" sont sans doute destinées à rechercher des partenaires femelles (que nous ne verrons pas). Nous notons ces vols surtout au dessus de la zone calme située avant les rapides. S'agit-il d'une réelle préférence ou bien notre oeil ne parvient-il pas à détecter et à suivre les individus au dessus des sections plus courantes?
L'endroit est fréquenté par un autre Gomphidae, moins abondant et plus discret: Gomphus vulgatissimus. Deux exemplaires mâles sont repérés sur la rive opposée au banc de galet, posés sur des feuilles d'arbres ou des blocs de pierre, à une hauteur de 50 cm à 2m au dessus de l'eau. Ils se tiennent en position oblique, à plat sur le substrat, la tête orientée vers le bas face au cours d'eau. Un troisième individu est noté plus en amont, posté sur une souche trônant au milieu de la rivière.
D'autres Anisoptères sont observés dans ce secteur. Mais il s'agit plutôt d'espèces d'eau stagnante qui, de fait, sont localisées dans une anse abritée et calme. Il y a Anax imperator (un mâle patrouillant à quelques mètres au dessus de l'eau), Orthetrum cancellatum (un mâle) et Libellula depressa (deux mâles).
Les demoiselles sont essentiellement représentées par Platycnemis pennipes (une trentaine d'individus mâles et femelles), et les Calopteryx splendens (environ cinquante exemplaires) et C. virgo (deux mâles au moins, cantonés le long des rives bordées d'aulnes). Dans la anse abritée nous trouvons en outre une dizaine d'Ischnura elegans et quelques Enallagma cyathigerum. Mentionnons également l'observation d'une Hirondelle de rivage (Riparia riparia), un oiseau en régression et caractéristique des cours d'eau présentant des berges naturelles.
Nous gagnons ensuite un autre pont plus en amont, au lieu dit "Chêne à Han" (Grandhan). Les Calopteryx splendens sont nombreux le long des berges. Nous repérons à nouveau des Onychogomphus forcipatus sur un banc de galets situé au milieu de l'eau près d'un rapide. À la jumelle, nous dénombrons dix mâles posés sur les galets et maintenant chacun leurs distances vis-à-vis des congénères.
Notre halte suivante se situe au lieu dit "Vivier Madame" à Grandhan. À quelque dizaines de mètres du cours d'eau subsiste un bras mort entouré de végétation palustre, indépendant du cours d'eau. Une des rives bordée par une pâture a été récemment remblayée par des terres et la végéation qui y croissait auparavant, est à présent complètement recouverte. Quelques plantes émergentes réapparaissent toutefois le longs des bords. Parmi celles-ci nous observons des Platycnemis pennipes (une quinzaine), des Coenagrion puella (une dizaine), quelques Ischnura elegans. Des Enallagma cyathigerum (vingtaine) et des Erythromma najas (dizaine) y sont également identifiés mais ils volent surtout au dessus de l'eau libre et des végétations flottantes comme à leur habitude. Deux Pyrrhosoma nymphula sont en outre notés sur un fossé récemment recreusé en communication avec le bras mort.
Les Anisoptères de la famille des Libellulidae sont représentés par quelques Libellula depressa et Orthetrum cancellatum, ainsi que des Sympetrum sanguineum néonates. Nous observons aussi des exemplaires uniques des deux gomphides O. forcipatus et G. vulgatissimus. Mais ce sont les Corduliidae qui nous réservent une grosse surprise. Outre un unique mâle de Somatochlora metallica, nous découvrons en effet un, puis plusieurs Oxygastra curtisi. Nous capturons un exemplaire pour confirmer l'impression première, puis le photographions avant de le relâcher. Environ quatre mâles sont observés patrouillant d'un vol lent et un peu saccadé avec de fréquents sur place, à environ un mètre de hauteur. Ils longent le plus souvent la berge ensoleillée bordée de Glyceria maxima et de Juncus effusus, où ils semblent défendre des "territoires". Des poursuites entre mâles sont notées, au cours desquelles ils montent rapidement dans les airs ou s'éloignent du plan d'eau avant d'y revenir calmement. Cette découverte confirme la présence de cette espèce méridionale dans le secteur de l'Ourthe moyenne (rappelons que l'espèce avait été trouvée à Deûlin en 1989 - voir Gomphus 6(1):1990). Elle démontre aussi l'intérêt potentiel de bras morts tels que celui-ci pour l'odonatofaune. Ces milieux deviennent maheureusement de plus en plus rares dans nos régions. Beaucoup sont en effet comblés ou aménagés pour la pêche. Ceux qui subsistent sont le plus souvent sujet à une eutrophisation importante du fait de l'intensification agricole à leurs abords. Les rares témoins de ces bras-morts devraient faire l'objet d'un programme de protection et de restauration (lorsqu'il n'est pas trop tard!).
Vers 14h00 nous gagnons le point de rendez-vous fixé à la ferme de Palogne (Logne) où nous retrouvons des membres de l'association naturaliste de la région de Ferrières "Le Génévrier", pour une après-midi d'initiation à l'observation des Odonates. De là, nous longeons l'Ourthe sur quelques centaines de mètres vers l'aval. Les premières libellules rencontrées sont des Calopteryx splendens, dont nous observons, pendant plusieurs dizaines de minutes, les parades, et une séquence d'accouplement et de ponte sur une branche d'aulne tombée à l'eau. Une fois l'appariement terminé, la femelle prend quelques minutes de "repos" sur la branche, pendant que le mâle excécute un ballet quelques décimètres en dessous d'elle afin, nous semble t'il, de l'inciter à venir pondre. La femelle se décide enfin et alors qu'elle insère ses oeufs dans les feuilles à la surface de l'eau, son partenaire surveille les alentours, posé au dessus d'elle, attaquant tout mâle approchant de son territoire de reproduction.
Plus loin, nous accédons aux premiers bancs de galets ou nous retrouvons les devenus lassants Onychogomphus forcipatus (3 ou 4 mâles). Un individu peu farouche vient même se poser sur la tête d'un des participants! Le cours de l'Ourthe se présente ici comme une succession de sections lentes et rapides, le substrat est plus rocheux et les rives sont boisées de part et d'autre. Dans ce secteur nous repérons également quelques Gomphus vulgatissimus (trois minimum) volant isolément juste au dessus des flots d'un vol calme et onduleux (presque sautillant), montant ou descendant la rivière sur quelques dizaines de mètres. Ils semblent chasser, mais peut-être attendent-ils aussi le passage d'une femelle. Après quelques minutes de ce manège, ils montent soudain dans les airs et vont se poser au soleil dans le feuillage de grands arbres surplombant le cours d'eau, dans leur posture caractéristique, corps en oblique et tête vers le bas.
Pour clore cette journée déjà très fructueuse, nous décidons de revenir à notre point de départ pour visiter cette fois les mares de l'ancienne briqueterie de Rome (Petit Han), qui fait l'objet d'un suivi régulier depuis l'an passé. Nous y relevons quatorze espèce, plus une quinzième non indentifiée. Les zygoptères sont représentés par Lestes sponsa (1 mâle et 1 femelle), Lestes dryas (idem), Pyrrhosoma nymphula (1 mâle abîmé), Enallagma cyathigerum (1 femelle), Coenagrion puella (1 mâle et 1 tandem), Ischnura elegans (1 mâle et 1 femelle), ainsi que Calopteryx splendens (1 mâle et 1 femelle). Les Anisoptères sont représentés par Anax imperator (2 mâle minimum patrouillant au dessus des mares et se posant de temps à autre sur des feuilles de Typha et 1 femelle pondant), Aeshna cyanea (1 femelle), Cordulia aenea (2 ou 3 mâles patrouillant au dessus de l'eau), Libellula depressa (1 mâle et 1 femelle), Libellula quadrimaculata (2 exemplaires assez vieux, posés sur des feuilles de Typha), Sympetrum sangineum (1 néonate), et enfin, assez inattendu en cet endroit, un mâle vraissemblablement vagabond de Leucorrhinia dubia . Signalons en outre l'existence sur ce site d'une petite population d'Alyte (Alytes obstetricans) dont les appels flutés se font entendre au cours de notre visite. Il est 18h00 lorsque nous quittons ce milieu fort intéressant pour aller se désaltérer et faire le bilan de cette journée exceptionnelle à la terrasse d'un café des environs.
Philippe Goffart