LE GROUPE DE TRAVAIL LIBELLULES

Excursion dans la Haute-Meuse

Compte-rendu de l'excursion dans la Haute-Meuse et la Basse Lesse du 26 juin 1993

 

Nombre de participants: 8 (y compris le guide)

Nous n'avons pas bénéficié d'un grand beau temps pour cette excursion: le soleil ne fit que des apparitions assez timides dans un ciel passablement nuageux. Ceci ne nous a toutefois pas empêché de visiter les sites qui étaient au programme et de réaliser quelques observations intéressantes qui ont contrebalancé quelques déceptions. Notre premier arrêt fut le plus fructueux. Il fut consacré à la prospection d'un site assez célèbre de la vallée de la Meuse, à savoir, la Noue du Colebi à Falmignoul (FR3464), un ancien bras-mort parmi les mieux préservé sur le tronçon belge de la vallée. Ce site présente un grand intérêt ichtyologique car il constitue (constituait?) un des derniers refuges pour la Bouvière (Rhodeus sericeus) en Wallonie (PHILIPPART, 1983). Par contre, nous ne disposions pas encore d'informations quant à la faune odonatologique colonisant cette noue. Cette première visite nous permis de répertorier 9 espèces, parmi lesquelles une espèce rarement vue en Wallonie: l'Agrion à longs cercoïdes (Cercion lindeni) dont sept mâles et une femelle ont pu être dénombrés. Les individus ont été repérés et observés à la jumelle au dessus des plages de Nénuphar jaune (Nuphar lutea) qui couvrent une grande partie de la surface du plan d'eau. Nous n'avons pu en capturer en raison de leur tendance à se tenir à distance des rives, au niveau des feuilles de nénuphar bordant l'eau libre (l'identification peut être toutefois réalisée avec sûreté avec un peu d'attention et d'expérience - voir plus loin). Les mâles restaient de long moments posés à plat sur les feuilles, faisant de temps à autre de brefs vols au ras de l'eau pour finalement se poser à nouveau au même endroit ou en un autre point de la périphérie des plages de nénuphars. Seuls quelques Erythromma najas (environ six mâles) et des Ischnura elegans (environ cinquante mâles et femelles sur le bras-mort) évoluent au dessus de ces mêmes plages. Mais ceux-ci ne se posent pas uniquement à la périphérie des plages comme les individus de C. lindeni. D'autres zygoptères sont présents le long des rives: une trentaine de Platycnemis pennipes (y compris des individus néonates), une dizaine de Coenagrion puella et quelques dizaines de Calopteryx splendens qui se reproduisent encore, semble t'il, dans la Meuse à quelques pas du bras-mort. Les Anisoptères sont peu observés en raison de la brièveté des éclaircies. Un mâle de Somatochlora metallica est noté un court instant volant le long de la rive boisée. Un individu de Libellula quadrimaculata est également observé au bord de l'eau et une femelle de Gomphus pulchellus est quant à elle attrapée par un des participants alors qu'elle était posée sur le sentier traversant les prairies.

Nous quittons ensuite la Meuse pour aller dîner le long de la Lesse à Walzin (FR3764). L'endroit aurait pu être charmant et propice aux observations d'Odonates d'eau courante. C'était sans compter l'attraction ahurissante qu'exerce la Basse Lesse sur les masses durant l'été pour la pratique (?) du kayak. Le spectacle est hallucinant, frisant l'absurde. Des centaines de personnes tentent de manoeuvrer leur embarcation dans une cohue invraissemblable, accompagnée de cris et du bruit des kayaks râclant le fond de la rivière. Interloqués nous décidons tout de même de manger notre pique-nique sur un banc de graviers. Pendant que nous contemplons ce spectacle navrant, nous tentons de repérer d'éventuelles libellules. Seuls deux mâles de Calopteryx splendens sont aperçus le long de la rive opposée: un bien maigre butin pour une rivière de cette importance. Si l'on s'en réfère à l'Ourthe ou à la Semois, on était en droit d'attendre ici des centaines de Caloptéryx et des Gomphides (Onychogomphus forcipatus et Gomphus vulgatissimus). À notre grand étonnement, nous observons tout de même quelques oiseaux caractéristiques des eaux courantes: un adulte et un juvénile de Bergeronnette des ruisseaux (Motacilla cinerea) ainsi qu'un jeune Cincle plongeur (Cinclus cinclus), cantonné sur un petit diverticule de la rivière protégé par les arbres du rivage. Ce dernier, résigné, reste sagement dans cet ultime refuge, se nourrissant de temps à autre dans le mince filet d'eau qui contourne le banc de graviers et observant avec un brin de perplexité et de frayeur, mêlé d'un certain mépris sans doute, le défilé grotesque de la gent humaine.

Malgré cette très sérieuse déconvenue, nous tentons un second arrêt le long de la Lesse, à Hulsonniaux (FR3964). Le gros des troupes de kayakeurs semble déjà passé mais le cours d'eau n'en porte pas moins les séquelles (est-ce un hasard si nous observons surtout des cannettes de bière de marque Heineken dérivant au fil de l'eau!?). En ce qui concerne les libellules, qu'on finirait presque par oublier dans ce contexte, nous notons quelques Calopteryx splendens (une dizaine), C. virgo (2 mâles), et Platycnemis pennipes (2 exemplaires). Sur la grande pelouse servant d'aire de pic-nic au bord de la rivière nous observons en outre des exemplaires uniques des papillons Apatura iris, Fabriciana adippe et Arashnia levana. Une Bondrée apivore (Pernis apivorus) est également identifiée.

En route vers notre dernier objectif de la journée, à savoir les étangs du Fond des Cresses à Haid-Haversin (FR5368), nous faisons un bref arrêt le long d'un petit affluent de la Lesse à Vêves. Ce cours d'eau semble assez eutrophisé et nous n'y rencontrons que Calopteryx spendens (2 exemplaires). Un jeune Cincle plongeur y est également aperçu. Aux étangs du Fond des Cresses, non loin de Ciney, nous ne notons plus que des Zygoptères: Calopteryx splendens (un mâle et une femelle), Platycnemis pennipes (environ quatre-vingt individus), Ischnura elegans (une centaine), Coenagrion puella (une vingtaine de mâles), Enallagma cyathigerum (un mâle). Nos recherches attentives ne nous permettent cependant pas de retrouver Cercion lindeni dont j'avais découvert une petite population l'année précédente (une dizaine de mâles le 8 août 1992).

 Philippe Goffart

 


Commentaires à propos du statut de Cercion lindeni en Wallonie

 

Cette espèce à distribution assez méridionale en Europe (voir ASKEW, 1988) a toujours été assez rare en Wallonie. Les données anciennes (avant 1950) se limitent à quelques captures clairsemées à Angleur, Liège et Waremme (propriété de Selys-Longchamps, localité type de l'espèce qui fut décrite par E. de Selys-Longchamps en 1840!), en région liégeoise, Ronquières et Péruwelz, en Hainaut et enfin Anseremme, dans la Haute-Meuse, en 1924. Seules les observations de Waremme et de Anseremme mentionnent plusieurs individus le même jour (deux seulement dans le second cas). Les autres concernent des individus isolés ou alors ne donnent aucune indication du nombre d'individus présents.

Plus récemment (période de 1950 à 1979), l'espèce fut mentionnée à Wavre (Brabant) et à Herbeumont (Luxembourg); à chaque fois, un seul individu est renseigné. Après 1980, l'espèce n'a été observée qu'une seule fois en 1985 à La Hulpe, en Brabant (obs. F. De Keuleneer): un seul exemplaire est capturé et identifié formellement.

Les observations de ces deux dernières années se situant dans la région de la Haute Meuse et en Condroz présentent donc un intérêt certain. D'autant plus qu'il semble bien s'agir de populations reproductrices*. Il se peut d'ailleurs que des populations aient subsisté dans la vallée de la Meuse depuis l'observation d'Anseremme dans la première moitié de ce siècle et soient passées inaperçues en raison du manque de prospections sérieuses dans cette région.

 

Recherche et identification de l'espèce

Il convient de souligner que la détection de cette espèce n'est pas des plus faciles. Les adultes présentent la particularité de voler au dessus de l'eau libre et des plages de végétation aquatique comme le font les Enallagma. Ils s'approchent peu des rives (sauf sans-doute par temps maussade) et sont donc relativement difficiles à capturer par rapport à d'autres agrions. Aux jumelles pourtant il est possible de détecter et même d'identifier assez aisément les individus de cette espèce. Les mâles se reconnaissent grâce à leur abdomen proportionnellement assez long et fin ainsi qu'au dessin bleu de l'extrémité abdominale (ce sont les segments 9 et 10 qui sont bleus et non les segments 8 et 9 comme chez les autres agrions bleus, hormis les Erythromma qui sont par ailleurs assez distincts). Les dessins noirs des segments abdominaux sont également caractéristiques (de longues pointes noires médianes sur le dessus de chaque segment bleu, hormis le second segment qui présente un dessin noir large, en forme de vase) et visibles aux jumelles dans de bonnes conditions. En main, les appendices anaux des mâles sont uniques parmi les agrions bleus (voir ASKEW, 1988) et les ptérostigmas sont allongés et de couleur brun clair.

Ces éléments ainsi que le comportement caractéristique de Cercion lindeni (vol rapide au ras de l'eau) permettent de repérer assez facilement l'espèce parmi d'autres agrions. Toutefois les populations ne sont pas toujours très fournies et il peut être nécessaire de balayer assez attentivement le plan d'eau aux jumelles afin de détecter cette demoiselle. Celle-ci ne semble par ailleurs pas très exigeante vis-à-vis des conditions de milieu, pour autant qu'il y ait des hydrophytes en suffisance (DOMMANGET, 1987; COPPA, 1990). Elle paraît notamment s'accomoder d'eaux assez eutrophes. Suite à une meilleure attention de la part des observateurs, elle devrait sans-doute encore être découverte ailleurs en Wallonie, dans les régions les plus chaudes au moins (ce qui exclut l'Ardenne).

En Flandre, l'espèce ne fut pas souvent mentionnée avant 1980 (DUMONT, 1971; MICHIELS et al., 1986). Depuis lors, elle a été trouvée sur un certain nombre de plans d'eau dans les provinces d'Anvers et de Flandre orientale et dans une moindre mesure du Limbourg, surtout en 1992 et 1993 (ANSELIN, 1993 & comm. pers.). L'espèce a été retrouvée également sur deux sites du Limbourg hollandais entre 1985 et 1990 (HERMANS, 1990). Dans le nord de la France, en Champagne-Ardenne, elle semble assez localisée et les populations n'y sont jamais très fournies (COPPA, 1990).

 

Bibliographie

 


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Responsable GT: Philippe Goffart