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Compte-rendu de l'excursion dans les marais du Laonnois (près de Laôn, France), le dimanche 16 juin 1996.
Cette excursion inaugurait la première sortie organisée par Gomphus en France. N'ayons pas peur des mots, ce fut un succès, aussi bien par le nombre de participants (une vingtaine de personnes), que le nombre d'espèces de libellules observées (vingt trois), l'abondance de celles-ci et leur intérêt. Les conditions climatiques, superbes tout au long de la journée, ont joué un rôle capital dans ce résultat, de même bien entendu que la valeur de notre lieu de destination. Les marais du Laonnois constituent en effet un ensemble remarquable par l'étendue des milieux aquatiques (plus de 100 ha), d'une part et la qualité ainsi que le degré de préservation de ceux-ci (eaux encore très pures, sans signes d'eutrophication), d'autre part. Ces deux éléments expliquent la très grande diversité diversité animale et végétale que ces marais abritent encore aujourd'hui et que l'on a perdu l'habitude de rencontrer dans nos régions fortement marquées par les activités humaines. Des espèces disparues de vastes territoires y trouvent encore un refuge providentiel: c'est le cas de quelques libellules observées durant l'excursion tels la Leucorrhine à large queue (Leucorrhinia caudalis) et la Leucorrhine à gros thorax (L. pectoralis) ou de certains oiseaux paludicoles aperçus également (voir plus loin).
Mais commençons par le commencement. Après s'être retrouvés devant l'église de Marles, nous nous dirigeons vers le marais de Saint Boëtien, situé au sud de la localité précitée et au nord-ouest de Laon (prononcer "Lan"!). Notre premier arrêt le long de la petite route menant au village de Pierrepont et traversant de vastes marais nous permet de repérer déjà quelques représentants de l'odonatofaune locale le long des fossés et canaux, parmi lesquels les premières "sensations":
Puis, après avoir dépassé le village de Pierrepont installé au centre du marais et pénétré dans le secteur sud parsemé d'étangs, nous allons de découvertes en découvertes au fil d'une ballade à pied le long de la splendide rivière et du chemin central qui la longe.
Outre les Libellules fauves, abondantes et déjà observées, nous apercevons les premières Aeschnes isoscèles (Anaciaeschna isosceles), dont huit mâles seront comptés au cours de la journée.
Des Crocothémis écarlattes (Crocothemis erythraea), volent au dessus de l'eau de la rivière, comme des étangs. Cette espèce méridionale qui s'est récemment implantée en Wallonie, mais qui y est encore peu commune, est ici très abondante puisque nous estimons à une centaine d'individus, mâles et femelles, l'effectif observé. Des pontes sont notées au dessus des grands plans d'eau.
Aux abords des superbes étangs garnis de nymphéas, la très attendue Leuccorhine à large queue (Leucorrhinia caudalis) est enfin découverte et immédiatement identifiée aux jumelles grâce à la combinaison unique de caractères de coloration que forment les ptérostigmas blancs, l'abdomen bleu pulvérulent à la base et noir à l'extrémité épaissie que viennent rehausser les appendices anaux blancs, le thorax foncé et la face blanche, typique des leucorrhines (voir la photo de la Figure 2). Rappelons que cette espèce, menacée dans l'ensemble de l'Europe et reprise à ce titre dans les annexes des Conventions de Bernes et de la Directive européenne Faune-Flora-Habitat, n'existe plus depuis bien longtemps en Belgique. Le marais constitue un des derniers refuges pour cette élégante libellule dans le nord de la France. Une vintaine de mâles seront repérés le long des rives des étangs et au dessus des plages de nymphéas colonisant la surface des eaux. Ceux-ci sont manifestement territoriaux, se postant le plus souvent sur des feuilles de nymphéa ou des touffes de laîches. De là, ils surveillent les alentours et poursuivent les congénères et tout insecte traversant leur champ de vision. Ils semblent peu farouches et se laissent aisément approcher, permettant de faire quelques photos.
Nous capturons aussi les quelques rares Agrions délicats (Ceriagrion tenellum) fraîchement éclos, au total deux mâles et une femelle.
Quant à la Leuccorhine à gros thorax (Leucorrhinia pectoralis), sa découverte ne sera possible que grâce au concours de deux amateurs locaux rencontrés par hasard sur le site qui nous montrerons le lieu exact. L'endroit est très retiré et sauvage. Un unique mâle est présent au dessus d'un petit étang très envahi par les arbres et les phragmites. Il est manifestement cantonné et défend son territoire en poursuivant toutes les libellules s'aventurant au dessus du site, notamment les Libellules quadrimaculées (Libellula quadrimaculata).
Outre ce lot de raretés, d'autres espèces plus habituelles sont également notées: Calopteryx virgo (une centaine de mâles et femelles), C. splendens (environ 60 m. et f.), Platycnemis pennipes (50 m. et f.), Ischnura elegans (50 m. et f.), Pyrrhosoma nymphula (5-6 m.), Enallagma cyathigerum (50 m. et f.), Coenagrion puella (10 m.), Erythromma najas (30 m. et f.), Gomphus pulchellus (1 m.), Anax imperator (10 m. et f.), Cordulia aenea (3 m. et 2 f., ponte), Libellula quadrimaculata (10 m. et 1 f.), Orthetrum cancellatum (10 m.).
En ce qui concerne les oiseaux, nous ne serons pas déçus non plus par ce marais qui nous aura permis d'observer, entre autres, le Blongios nain (Ixobrychus minutus), le Busard Saint-Martin (Circus cyaneus), le Busard des roseaux (Circus aeruginosus), le Grèbe huppé (Podiceps cristatus), le Râle d'eau (Rallus aquaticus), la Rousserolle turdoïde (Acrocephalus arundinacea), la Locustelle luscinioïde (Locustella luscnioides) et la Phragmite des joncs (Acrocephalus schoenobaenus).
Dans le milieu de l'après-midi, nous quittons le marais pour nous rendre dans le Camp militaire de Sisonne, plus précisément le long de la route reliant Sisonne à La Selve. Les pelouses sur craies s'étendent ici sur des kilomètres carrés, si bien que l'on ne doit guère être étonné de rencontrer une faune entomologique particulièrement riche et diversifiée. Les papillons sont, en particulier, très nombreux et nous identifions en une bonne heure les espèces suivantes: Melitaea cinxia, M. phoebe, M. didyma, Mellicta parthenoides, Cynthia cardui, Coenonympha pamphilus, C. arcania, C. glycerion, Melanargia galathea, Lycaeides argyrognomon, Cupido minimus, Polyommatus icarus, Lysandra bellargus, Callophrys rubi, Lycaena hippothoe, Glaucopsyche alexis, Pyrgus malvae.
Quelques oiseaux intéressants sont également observés dans le camp, en cette fin d'excursion: le Traquet pâtre (Saxicola torquata), le Traquet tarier (S. rubetra), le Loriot d'Europe (Oriolus oriolus) et le rare Guêpier d'Europe (Merops apiaster).
Vous conviendrez, à la lecture de ce bilan exceptionnel, qu'il sera difficile d'organiser une excursion plus fructueuse encore, sur base d'un programme d'une journée en voiture individuelle...
Philippe Goffart